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Ruth, un manifeste pour la femme aujourd’hui, par le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim



La fête de Pessah et celle de Chavouot sont reliées de manière forte. Si à Pessah on récite le rouleau du Cantique des Cantiques qui chante l’amour mystique entre D-ieu et Israël, Chavouot est perçu comme un aboutissement au travers de la lecture de la meguila de Ruth qui évoque l’amour qui peut s’établir entre des êtres libres. Et cet amour peut donner naissance au Messie. En la relisant, il nous est venu que cette meguila aurait pu s’intituler «Ruth, un manifeste pour la femme aujourd’hui», non seulement parce que les femmes y ont une place prépondérante, mais parce qu’elles y sont source de vie. En revanche, les hommes jouent dans ce récit soit un rôle négatif, soit un rôle effacé: qui sont ces femmes qui agissent en héroïnes et qui poussent les hommes à prendre leurs responsabilités? Sans doute Noémie et Ruth, mais aussi les femmes du village et les voisines.


Le personnage central de cette histoire est Ruth, une étrangère. Elle y est louée pour sa loyauté exemplaire. C’est là quelque chose d’étonnant parce que Ruth n’est pas n’importe quelle étrangère: elle appartient à une nation – Moab – qui ne représente pour Israël que corruption et idolâtrie. La Torah ne déclare-t-elle pas que «…les Moabites n’entreront jamais dans l’assemblée du Seigneur parce qu’ils n’ont offert aux Juifs épuisés, sur la route du désert, ni nourriture ni boisson». Ils ont ainsi failli au plus élémentaire des devoirs humains. Partageant cet ostracisme, Néhémie maudit les Israélites qui se sont mariés avec des Moabites. Or voilà que justement une Moabite, une femme, une veuve, renverse cette disposition. Ce n’est pas sans raison que le narrateur insiste sur l’origine étrangère de Ruth en l’appelant à plusieurs reprises, «Ruth, la Moabite» ou «étrangère». Non seulement Ruth entre dans la communauté d’Israël, mais elle s’y intègre harmonieusement. Regardons de près le cheminement de cette femme exemplaire.


Dès le début, le récit insiste sur l’attachement de la jeune Ruth à sa belle-mère Noémie, beaucoup plus âgée. «Où tu iras, j’irai… ton peuple sera mon peuple, ton D-ieu sera mon D-ieu». Cet engagement requiert de Ruth un déracinement total et l’acceptation des incertitudes d’un avenir inconnu. Ruth prend ce risque avec lucidité. Elle accepte les nouvelles conditions de vie et les fait siennes. Son engagement est radical parce qu’il est un engagement d’amour. Si Noémie était prête à porter toute seule le poids de sa vie de désolation pour sauver la liberté de ses brus, Ruth, elle, est prête à se dépouiller de tout ce qui pouvait faire son bonheur pour rendre la vie de sa belle-mère moins pénible. Ces deux générosités se rejoignent: une très jeune femme se prend d’amour pour une vieille femme. Dans notre société où la performance est à l’ordre du jour, la personne âgée est souvent marginalisée puisque considérée comme inutile. De plus, l’individualisme qui découle de cette mentalité isole les personnes âgées, créant en elles un sentiment de dévalorisation. Or, dans la perspective biblique, la vieillesse est vue comme une étape positive de la vie. Ce sont les anciens qui se trouvent à la tête des communautés (Exode 3, 16). Ruth et Noémie constituent ainsi le plus bel exemple de la rencontre entre le respect et la sagesse.


Un très vieux Midrach nous enseigne que l’on reconnaît une bonne source dans la sécheresse et un bon ami dans l’adversité. Il y a plusieurs versions hassidiques de ce proverbe. Rabbi Menahem Mendel de Vitebsk dira: «Tu ne sauras pas qui est ton ami avant que la glace ne se rompe», et rabbi Israël de Kosnitz: «Ce n’est pas à table mais en prison que l’on sait que l’ami est bon». Le livre de Ruth nous parle de cette sagesse populaire. Il nous présente un très bel exemple de fidélité entre deux femmes. Ruth s’attache à Noémie précisément quand celle-ci vit une grande épreuve de malheur. Elle le fait sans aucun espoir de récompense. Elle recherche la présence de sa belle-mère pour elle-même sachant que, dans la fidélité, il n’y a pas de plus grand prix que de savoir qu’on aime et qu’on est aimé. Certes, rien n’est plus difficile que de prolonger la fidélité pour de longues et longues années. Les caractères changent, la rivalité, la compétition ou le poids de l’adversité sont autant de raisons qui peuvent faire éclater ce sentiment d’affection. Dans notre société caractérisée par la recherche de l’intérêt individuel à n’importe quel prix, où chacun vit pour soi, les liens de solidarité envers le prochain sont très ténus. Ruth et Noémie ont surmonté ces ennemis de la fidélité.


À l’époque biblique, la femme, si elle était veuve, pauvre, sans enfants et étrangère, n’avait pas grande valeur. Or voilà que deux femmes, dans ces conditions, décident de se prendre en main afin de changer la destinée du peuple d’Israël en donnant naissance à un ancêtre du Messie. Evidemment, D-ieu est au milieu d’elles et à travers elles, discrètement, présence libératrice. Mais Il n’apparaît pas. Le texte nous dit que c’est l’humble héroïsme de ces femmes qui ouvre le chemin au Messie fils de David.