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Message du Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim

Jeudi 21 mars 2013

A Pessah, l’Israël à bâtir se pense comme une « anti-Egypte »


Au retour de la synagogue, nos familles trouvent la table de Pessah somptueusement dressée. Au milieu, trône le plateau du Seder, qui, sur chacun de ses trois niveaux, abrite une matsa recouverte d’un napperon : pain de misère, signe de servitude, évocation du départ précipité d’Egypte vers la liberté, qui ne laissa pas à la pâte le temps de fermenter. Tout autour de la matsa s’alignent de petits récipients au contenu symbolique : parmi eux, le maror, laitue et raifort, herbes amères comme l’amertume de la vie des hébreux en Egypte qui rappelle les souffrances de l’esclavage. 


Regardons de plus près en quoi consiste l’enseignement de Pessah. Il s’agit d’une véritable leçon de vie et d’élévation. Il nous est dit que si nous devons nous rappeler que nous avons été étrangers en Egypte, c’est afin que nous ne traitions jamais les autres comme les Égyptiens ont traité nos ancêtres. Et c’est parce que nous avons connu la servitude que nous devons à jamais nous interdire d’exclure ou de juger autrui péremptoirement. Reste à savoir comment mettre en œuvre cette injonction dans la pratique de nos vies. En ces temps où la précarité et l’exclusion touchent tant d’êtres humains, la réponse est cruciale. Car la mitsva de maror nous enjoint de promouvoir une société qui se situe aux antipodes de ce que fut l’amertume de l’Egypte pour nos ancêtres. L’Israël à bâtir se pense, en quelque sorte, comme une « anti-Egypte ». 


Comment résonne cette injonction pour nous qui, à chaque tournant de rue, voyons l’être humain bafoué, traité comme une chose, exclu ? Nous savons qu’une personne en situation aspire à recouvrer ce que sa désinsertion sociale lui interdit et ce qu’elle s’interdit parfois à elle-même pour se conformer au sort qui lui est fait ; un lieu pour être, une sécurité, des appuis pour se fortifier et se réconforter. 


D’abord un lieu dont elle ne se sente pas exclue. Un lieu à l’écart de la société qui juge et qui jauge. Un lieu où les seules normes seraient celles de l’intériorité. Un lieu pour retrouver le sentiment d’appartenance à la commune humanité, parce que s’y retrouvent des personnes qui n’ont que cela en commun. Un lieu où des rites simples et lisibles permettent de s’insérer aisément dans la communauté des hommes. 


Mais au-delà des lieux, dans la rencontre avec les « exclus », il faut également des personnes susceptibles de pressentir, de comprendre, voire de décrire les expériences de ceux qui viennent à elles. Des personnes susceptibles de reconnaître autrui, non dans ce qu’il donne à voir, mais dans ce qui s’attend en lui. Des personnes capables aussi de témoigner explicitement ou implicitement de leur propre cohérence personnelle. 


La spiritualité, parce qu’elle vise au travail de l’être et à l’authentique rencontre, est de cette partie-là. Les institutions religieuses, si elles n’en ont pas le monopole, se trouvent de ce fait souvent perçues par l’opinion publique comme ayant une vocation spécifique d’accueil à l’égard de ceux qui sont coupés des moyens ordinaires d’accès à leur humanité. Elles manifestent une puissance de réconciliation pour l’être en perte d’identité. 


Cette expérience et cette vocation, cette « expertise en humanité », les institutions religieuses et les religions les ont inscrites en actes dans l’histoire, et elles en ont la mémoire. 


Elles ont aussi à leur disposition un patrimoine d’expérience spirituelle, acquise dans des situations ayant des points communs avec celles que connaissent les exclus, notamment des situations de forte rupture ou de contradiction avec l’environnement social. Elles savent ce que de telles situations demandent de concentration, d’attention et de capacité de retour sur soi. 


Aussi la méditation sur Pessah – et particulièrement sur le maror – nous enjoint-elle, si nous nous voulons authentiquement témoins d’une spiritualité, d’approfondir et d’approuver les actes de la vie quotidienne les plus banals, même si, à première vue, ils sont pauvres en éléments de reconnaissance personnelle ou en signification pour les autres. Ce qui veut dire qu’il faut aller à rebours des tendances actuelles où, par les médias, chacun a accès à un foisonnement d’événements, sans avoir pour autant accès à leur sens et sans pouvoir les incorporer à sa propre expérience. 


Ainsi, au soir de Pessah, le maror, qui suggère l’amertume de l’esclavage, nous invite-t-il à refuser énergiquement ces lieux où l’homme est maudit parce qu’il est jugé et exclu. Il nous rappelle qu’il est possible d’espérer – et de créer déjà – un monde régi par l’ouverture du cœur.


(Extrait d'Actualité Juive du 21 mars 2013)

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