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Extraits du discours du Président du Tribunal de Grande Instance de Thonon-les-Bains

Vendredi 17 janvier 2014


AUDIENCE SOLENNELLE DE RENTREE DU 17 JANVIER 2014


"Mesdames et messieurs,


Rarement cette fin d’année 2013 aura été marquée par une telle morosité générale, parfois auto-perpétuée, souvent entretenue ou confortée et que trop rarement balayée par des optimistes devenus sans voix, à l’origine d’un état d’esprit étouffant exacerbant cette tendance bien commune de notre condition nationale, -il suffit de voyager en Europe, sans même parler des grandes nations émergentes, pour s’en convaincre-, si nous ne sommes pas les seuls à partager ce constat et les difficultés, nous en sommes les champions toutes catégories, de moins en moins de nos concitoyens ne se demandant plus, comme y invitait le président Kennedy, ce qu’il peut faire pour son pays, mais ce que son pays peut faire pour lui.


Alors comme souvent dans de telles périodes de crise, qui n’est pas seulement une atmosphère mais une crise réelle avec beaucoup de souffrance sociale, il faut, pour reprendre son souffle et ses esprits, se référer aux fondamentaux humains de la culture, en un mot au local et à l’universel, selon le célèbre aphorisme du poète et écrivain portugais Miguel Torga, auteur notamment de La création du Monde, réprimé sous le régime de Salazar et pour lequel “l’universel, c’est le local moins les murs”, c’est à dire une vision identitaire forte de la fraternité humaine universelle.


Et je dois dire que dans cette fin d’année morose, c’est le recours au local qui a le mieux illustré cet aphorisme pour nous avoir fait accéder à l’universel en nous élevant un peu au-dessus de notre condition habituelle de consommateurs ou de professionnels effrénés ou mécontents avec les deux événements majeurs, d’une émotion puissante, qui se sont produits à Thonon-les-Bains, je veux parler des deux cérémonies d’inauguration de la porte de la clairière du Mémorial national des justes à l’Arboretum de Ripaille et du dévoilement du buste de Jean Moulin clôturant l’année 2013 correspondant au 70ème anniversaire de sa mort et au 80ème anniversaire de sa nomination en qualité de sous-Préfet de Thonon-les-Bains en 1933.


Cher Dr Lemmel et monsieur le président de l’association française pour l’hommage de la communauté juive aux gardiens de la vie, cette cérémonie aura, je l’espère, pour effet de rehausser au niveau de notoriété national qu’il doit avoir le Mémorial national des justes situé à Thonon-les-Bains depuis son inauguration par le président Jacques Chirac en novembre 1997 dans un pays tout de même, une région, un département et des villes où la culture et le courage de certains hommes ont, pendant la seconde guerre mondiale, souvent par des actes locaux du plus simple au plus héroïque, touché l’universel : en effet, selon la fondation pour le mémorial de Yad Vashem, sur les 25.000 justes consacrés à travers le monde dans 46 pays, plus de 15.000 soit les 3/5ème proviennent de trois pays, la Pologne, les Pays-bas et la France pour 3.500 d’entre eux, 636 pour la région Rhône Alpes, 112 pour le département de la Haute-Savoie, 8 pour la commune de Thonon, 4 pour celle d’Annemasse et 3 pour celle d’Evian.


Et je suis très heureux cette année de la présence d’autorités religieuses pour préciser que c’est la communauté juive d’Evian qui a initié la décoration de la médaille des Justes de Yad Vashem au curé d’Evian et à deux abbés de l’époque ainsi qu’en témoigne la plaque que votre communauté a fait apposer sur le presbytère rappelant l’accueil, les repas et les passages en Suisse de nombreux juifs de France.


Plus proche de nous, et toute considération politique ou artistique mise à part, les insultes proférées à l’encontre du garde des Sceaux et les délires d’expression récents ont donné la nausée à beaucoup en un temps où l’oubli des apports successifs de la civilisation, de la culture et de la mémoire peuvent épouvanter, mais heureusement, cher Docteur Lemmel, comme Miguel Torga, le local et l’universel sont là pour nous rassurer.


Pour ce qui est du dévoilement du buste de Jean Moulin à Thonon-les-Bains à l’occasion du 70ème anniversaire de sa mort, le Préfet de Haute-Savoie a dit très fortement qu’il était un résistant préfet plus qu’un préfet résistant, mais si l’histoire a retenu la deuxième partie de sa vie, il aura été assurément les deux, en refusant de signer en tant que Préfet de l’Eure-et-Loir un texte déshonorant avant d’être passé à tabac par des officiers de la Wehrmacht puis en tentant de se suicider en se tranchant la gorge avant de reprendre ses fonctions de Préfet puis d’en être démis par le régime de Vichy le 2 novembre 1940. Il devient alors résistant sous le patronyme de Joseph Mercier en Provence et use de sa science administrative pour faire établir dès février 1941 un vrai-faux passeport à ce nom par la sous-préfecture de Grasse à l’effet de rejoindre en septembre de la même année la Résistance à Lisbonne puis à le Général de Gaulle à Londres.


Joseph Mercier est donc passé directement du local des responsabilités administratives à l’universel de son action résistante et derrière l’icône Jean Moulin, il y a donc tout à la fois à la fois l’homme aux responsabilités, sans être ordinaires, somme toute normales et le héros de la Résistance. Puissions- nous dans certaines circonstances de fait ou en situation de responsabilités nous souvenir de Joseph Mercier.


Que ceux qui se sont personnellement investis dans ces deux événements, M. le maire, M. le sous-Préfet, en soient vivement remerciés pour la communauté des hommes."


"Ces différents constats sont la preuve, s’il en est était besoin, qu’à l’instar de la principale oeuvre du célèbre thononnais Saint-François de Sales dans son Introduction à la vie dévote, vous avez fait, mes chers collègues, le voeu de consacrer à la juridiction à laquelle vous appartenez une partie de vous-mêmes, avec le sentiment d’un éternel recommencement, d’un tonneau sans fin au prix parfois, pour certains, d’un épuisement ou d’une vie presque monacale, mais peut-être pour échapper un peu à ce précepte du Talmud : “malheur à la génération dont les juges méritent d’être jugés”.



Benjamin DEPARIS, Président TGI Thonon


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